Il y a quelque chose de bouleversant à recommencer par le commencement quand le monde, lui, ne s’est pas remis de ses blessures.
On vient de quitter Tichri, ses fêtes, ses prières, ses grandes promesses. Et voilà que, ce Chabbat, nous ouvrons à nouveau le livre de la Genèse. À la sortie de Chabbat, Hechvan commence : Roch ‘Hodech se prolonge dimanche et lundi. Le temps repart, mais rien n’est effacé. Une nouvelle lune paraît au-dessus d’un monde qui porte encore ses deuils.
Le Zohar s’arrête devant le premier mot. Rabbi Yehouda demande : « Que signifie Bereshit ? » Et il répond : «BeChochmah",''Par la Sagesse'' (Zohar, Introduction, 3b). Il ne parle pas d’un commencement déjà derrière nous, comme une porte qu’on aurait franchie une fois pour toutes. Il parle d’une sagesse cachée qui soutient le monde, qui lui permet de tenir et de se déployer. Bereshit ''BeChochmah'' : le monde commence dans la sagesse, mais cette sagesse n’est pas un savoir froid. C’est une force de vie, un lien secret entre ce qui était épars et ce qui peut prendre forme.
Et peut-être faut-il revenir aux lettres elles-mêmes. Bereshit commence par Bet, בּ. Bet est la deuxième lettre de l’alphabet hébraïque ; sa valeur est deux. Ce n’est pas la traduction du mot, c’est une porte que l’on entrouvre. Mais quelle porte : le commencement de la Torah ne s’ouvre pas sur le chiffre un. Il s’ouvre sur le deux.
Deux commencements se laissent alors entendre dans Bereshit. Rachi rapporte l’enseignement des sages : le monde a été créé pour la Torah, appelée Reshit, et pour Israël, appelé Reshit — dans les Proverbes pour l’une, dans Jérémie pour l’autre. La Torah est une parole qui indique un chemin ; Israël est un peuple qui doit tenter de faire vivre cette parole dans le réel. Ce sont deux Reshit, non pas deux privilèges à brandir, mais deux appels qui se répondent. Et la lettre Bet, avec son deux, semble leur faire place au seuil même de la création.
Le Zohar entend encore, dans les lettres de Bereshit, בָּרָא שִׁית — Bara Shit, « Il créa six » (Zohar, Bereshit 2:3 ; Sifra diTzniuta 2:3). Le monde sort du caché et s’ouvre dans six directions, dans les relations qui le rendent habitable. Créer, ce n’est donc pas seulement faire surgir quelque chose. C’est lui donner une place, une orientation, une possibilité de rencontrer autre chose que soi.
Peut-être que le Bet est aussi une maison. Une maison n’existe pas seulement parce qu’elle a des murs : elle existe parce qu’on peut y vivre, y parler, y accueillir, parfois s’y opposer sans cesser de se reconnaître. Or Israël entre dans ce Chabbat encore traversé par une déchirure intérieure. Trois ans après le 7 octobre, la douleur demeure ; des familles endeuillées et des survivants cherchent à faire entendre leur voix dans la vie politique, avec l’espoir de contribuer à la réparation du pays. Et le pays reste partagé, chacun tenté de déposer toute la faute chez l’autre.
Mais recommencer exige peut-être une question plus difficile que celle de savoir qui a raison : quelle est ma part dans le monde que je contribue à faire ? Cela ne signifie pas que tous portent la même responsabilité, ni que les actes précis doivent devenir flous. Cela signifie qu’aucun peuple ne peut se reconstruire si chacun attend que l’autre commence à se regarder.
Et je ne veux pas que la compassion pour les civils arabes ou palestiniens devienne une formule automatique qui oblige à détourner les yeux de ceux qui les entraînent dans la guerre. La souffrance des civils est réelle ; elle mérite d’être nommée. Mais elle ne doit pas rendre indicibles les idéologies jihadistes qui glorifient le martyre, instrumentalisent les populations et font de la mort une arme politique. Refuser cette manipulation, ce n’est pas nier la douleur des victimes. C’est refuser qu’on se serve de leur douleur pour interdire toute question sur ceux qui l’exploitent.
Être appelé Reshit ne signifie donc pas posséder le monde. Les prémices ne sont pas un titre de propriété ; elles sont une responsabilité. Israël n’est pas appelé à commencer à la place du monde, mais à porter, dans une histoire réelle et difficile, une part du travail qui rend le monde plus habitable.
Hechvan arrive après le tumulte des fêtes. On le surnomme parfois Mar Hechvan, « Hechvan amer », parce qu’aucune grande fête ne vient remplir son calendrier. Pourtant, c’est le mois où l’on attend les pluies sur la terre d’Israël. Après les paroles et les sommets de Tichri, il faut retourner au quotidien, à la terre qui a soif, à ce qui pousse sans bruit.
La lune, elle aussi, revient sans être pleine. Elle reparaît à peine, comme un fil de lumière dans le noir. C’est peu — et c’est déjà un commencement.
Peut-être est-ce cela que Bereshit nous demande cette année : ne pas prétendre que le monde est intact, ne pas confondre recommencer et oublier. Regarder la blessure sans lui abandonner tout l’avenir. Et, dans la maison du Bet, dans ce monde fait de plusieurs voix et de plusieurs responsabilités, chercher quelle parole peut encore relier, quelle part de sagesse peut encore tenir debout, quelle lumière nous pouvons empêcher de s’éteindre.