En réponse à Patrick Atlan, Dans Causeur aujourd’hui :

« Ceuta : Cherchez Israël… »

 

Je viens de lire avec beaucoup de plaisir l’article de ce cher Patrick Atlan publié aujourd’hui dans Causeur, « Ceuta : cherchez Israël… ». Il démonte avec beaucoup d’esprit cette vieille mécanique qui consiste, lorsqu’on ne comprend plus très bien ce qui se passe dans le monde, à chercher Israël — ou le Mossad — quelque part derrière le rideau.

Je voudrais pourtant lui apporter une petite contradiction amicale.

Cher Patrick Atlan, vous vous trompez : les complotistes ont raison.

Oui, tout est de la faute d’Israël.

Mais pas exactement comme ils le pensent.

Ils imaginent le Mossad dans une cave, quelques types devant quinze écrans, tirant les ficelles du Maroc, de Ceuta, de Madrid, de Washington et probablement de la météo. C’est beaucoup plus simple — et infiniment plus vertigineux.

Israël n’est pas seulement un pays. Dans la tradition juive, Eretz Israël est le point à partir duquel le monde prend sens, son nombril, son point d’ancrage. Et le peuple d’Israël est cet étrange petit objet qui, depuis des millénaires, refuse obstinément de disparaître.

Lacan parlait de l’objet a, ce « petit objet misérable » autour duquel pourtant tout le désir s’organise. Israël ressemble parfois furieusement à cela : minuscule sur la carte, démesuré dans l’imaginaire du monde. On veut l’éliminer, mais on ne sait manifestement plus penser sans lui.

C’est là que les dés sont pipés.

Depuis trois mille ans, l’histoire d’Israël ressemble à Bip Bip et le Coyote. Le Coyote prépare une machine extraordinaire, commande le dernier missile chez ACME, calcule tout parfaitement, appuie sur le bouton… et reçoit finalement l’enclume sur la tête.

Bip Bip, lui, est déjà trois kilomètres plus loin.

Égypte, Babylone, Perse, Rome et tant d’autres : les empires ont défilé. Israël, contre toute logique historique, est toujours là. Non parce que nous serions plus intelligents ou plus puissants — notre histoire démontre assez souvent le contraire — mais parce que, pour celui qui lit l’Histoire avec les lunettes de la Torah, Israël est précisément le témoin qu’il existe quelque chose au-delà de la logique historique.

Nous sommes, en quelque sorte, le Proof of God, la Preuve de Dieu.

Notre existence même est statistiquement inconvenante.

Et c’est ici que revient la magnifique distinction rappelée cette nuit à Hatsot par Rav Ifrah : il existe le monde de Etz HaDa'at Tov VaRa, l’Arbre de la connaissance du bien et du mal, celui du calcul, des causes, des conséquences, du « normalement cela devrait se passer ainsi ». Et puis il existe Etz HaHaïm, l’Arbre de Vie.

Le problème est que nous avons fait de la logique une divinité.

Or la logique peut devenir une malédiction lorsqu’elle prétend enfermer Dieu, l’Histoire et la vie dans ses équations.

Pharaon aussi raisonnait parfaitement. Jusqu’au moment où la Torah nous dit que son cœur s’endurcit et qu’il continua d’avancer vers sa propre catastrophe.

C’est pourquoi je regarderais ce qui arrive aujourd’hui à l’Espagne avec beaucoup moins d’inquiétude pour Israël que pour l’Espagne elle-même.

Lorsqu’un pays transforme Israël en obsession, lorsqu’il croit gagner quelque grandeur morale en le vouant continuellement aux gémonies, il devrait peut-être vérifier qu’il n’est pas en train de fabriquer sa propre enclume ACME.

Pas besoin du Mossad.

Dieu possède un service opérationnel infiniment plus ancien, et son budget n’apparaît dans aucune loi de finances.

C’est d’ailleurs ce que nos belles consciences occidentales ont tant de mal à comprendre. À force de vouloir être du « bon côté de l’Histoire », une certaine gauche morale finit parfois par ne plus regarder l’Histoire du tout. Elle distribue les certificats de pureté, désigne les oppresseurs et les opprimés avant même d’avoir ouvert le dossier, puis s’étonne lorsque le réel refuse d’obéir au scénario.

Et oui, il faut aussi reconnaître cette ironie douloureuse : les Juifs eux-mêmes ont souvent été parmi les plus enthousiastes à croire que les grandes idéologies universelles les délivreraient enfin de leur singularité. L’Histoire leur a régulièrement envoyé la facture.

Alors Javier Bardem peut continuer à chercher Israël derrière Ceuta.

Il finira forcément par le trouver.

Tout le monde finit par trouver Israël.

Parce qu’au fond, Israël est devenu cette question insupportable posée au monde : et si l’Histoire n’obéissait pas entièrement à vos calculs ?

Voilà pourquoi les complotistes ont raison sans comprendre à quel point ils ont tort.

Israël est bien au Centre de quelque chose.

Mais il n’est pas dans la salle des commandes.

Et pendant que le Coyote cherche encore qui a saboté son dernier plan, Bip Bip traverse tranquillement le désert.

 Beep Beep.

Pour ceux qui manquent un peu de culture cinématographique — et surtout de grands classiques du dessin animé : Bip Bip et le Coyote. 😄

Bip Bip court toujours… et le Coyote, malgré tous ses plans géniaux, se prend toujours le rocher sur la tête. Bip Bip !

https://youtu.be/Z_pJveioiZQ?feature=shared