‘Hayé Sarah 

Sortir de la prison du possible

Lorsque la Foi nous ouvre à une autre Réalité

 וַיִּהְיוּ חַיֵּי שָׂרָה מֵאָה שָׁנָה וְעֶשְׂרִים שָׁנָה וְשֶׁבַע שָׁנִי שְׁנֵי חַיֵּי שָׂרָה 

« La vie de Sarah fut de cent ans, vingt ans et sept ans : telles furent les années de la vie de Sarah. »

Pourquoi la Torah insiste-t-elle autant sur la vie de Sarah, alors que la paracha commence précisément par sa disparition ?

Rachi nous livre une parole étonnante : « כולן שוין לטובה » — Toutes ses années furent égales en bien.

Et pourtant, quelle existence !

L'exil, les épreuves, l'attente interminable d'un enfant, les humiliations, la peur pour Isaac. Sarah n'a pas vécu une existence protégée de la souffrance. Le Or HaHaïm HaKadosh souligne au contraire combien ses années furent traversées par le Tsa'ar, la peine.

Comment comprendre alors que toutes ses années aient été égales en bien ?

Peut-être parce que Sarah ne regardait pas sa vie uniquement à partir de ce qui lui arrivait. Elle était reliée à une dimension plus profonde de la réalité.

Elle ne confondait pas l'événement avec sa signification ultime.

 

La prison de notre logique

Nous croyons voir le monde tel qu'il est. En réalité, nous le regardons à travers nos représentations, nos peurs, nos souvenirs, nos blessures et les conclusions que nous avons tirées de notre histoire.

Nous appelons cela la réalité.

Mais ce n'est souvent qu'une interprétation de la réalité.

Lorsque nous disons : « C'est impossible », « Rien ne changera », « Tout est perdu », nous ne décrivons pas nécessairement le monde. Nous décrivons les limites de notre conscience à cet instant.

C'est précisément ici qu'intervient la Émouna.

Non pas une croyance naïve qui refuserait de voir les faits, mais une confiance capable de reconnaître que le réel dépasse infiniment ce que notre intelligence peut en saisir.

Abraham en est l'exemple bouleversant.

Dieu lui promet une descendance par Isaac, puis lui demande de l'offrir en sacrifice.

La contradiction paraît absolue.

Comment celui par qui doit venir la promesse pourrait-il être celui qu'il faudrait perdre ?

Abraham se trouve devant l'effondrement de toute logique humaine. Pourtant, il poursuit son chemin, sans connaître l'issue de l'épreuve.

La Akéda ne nous enseigne pas à suspendre notre discernement moral ni à justifier la violence au nom de la foi. Elle nous confronte au mystère d'une confiance qui traverse l'incompréhensible, dans un récit dont l'aboutissement est précisément qu'Isaac ne sera pas sacrifié.

La Émouna ne consiste pas à savoir ce qui va arriver. Elle consiste à ne pas enfermer l'avenir dans ce que nous croyons possible aujourd'hui.

 

Myriam : laisser une place à la Providence

Myriam, la sœur de Moshé Rabbénou, porte elle aussi cette connaissance intérieure.

Selon la tradition, elle sait que son frère est destiné à jouer un rôle décisif dans la délivrance d'Israël.

Et pourtant, voici cet enfant déposé dans une corbeille sur les eaux du Nil.

Quelle contradiction !

Celui qui doit apporter la Guéoula se trouve livré à un fleuve, dans un monde où la mort menace les enfants hébreux.

Mais Myriam ne s'effondre pas devant cette apparente impossibilité.

Elle demeure à distance, elle observe, elle attend de voir ce qui adviendra.

« וַתֵּתַצַּב אֲחֹתוֹ מֵרָחֹק לְדֵעָה מַה יֵּעָשֶׂה לוֹ »

« Sa sœur se tint à distance pour savoir ce qui lui arriverait. » (Exode 2,4)

Voilà une attitude spirituelle extraordinaire.

Myriam ne maîtrise pas l'événement. Elle ne connaît pas son dénouement. Mais elle ne ferme pas non plus la porte à ce qui peut advenir.

Elle laisse une place à la Hashgaḥa Pratit, la Providence particulière.

Et cette Providence passe par des chemins qu'aucune logique humaine n'aurait imaginés : la fille de Pharaon recueille précisément l'enfant que le pouvoir de son père avait condamné.

La délivrance commence au cœur même de ce qui semblait devoir l'empêcher.

 

Yossef : lorsque la chute prépare une ouverture

Yossef HaTsadik est vendu par ses frères.

Humainement, tout semble terminé.

Ses rêves, sa place dans sa famille, son avenir : tout paraît détruit.

Et pourtant, ce qui apparaît comme une catastrophe devient, à travers un long chemin de souffrance et de transformations, l'un des passages par lesquels se prépare le salut de sa famille.

Yossef le dira lui-même :

« וְאַתֶּם חֲשַׁבְתֶּם עָלַי רָעָה אֱלֹהִים חֲשָׁבָהּ לְטֹבָה »

« Vous aviez projeté contre moi le mal ; Dieu l'a orienté vers le bien. » (Genèse 50,20)

Il ne nie pas le mal qui lui a été fait.

Il découvre que ce mal n'a pas eu le dernier mot.

C'est toute la différence entre nier la souffrance et refuser qu'elle constitue la vérité définitive de notre existence.

La circoncision du cœur

La Torah nous appelle à une transformation radicale :

« וּמַלְתֶּם אֵת עָרְלַת לְבַבְכֶם »

« Vous circoncirez l'excroissance de votre cœur. » (Deutéronome 10,16)

Qu'est-ce que cette circoncision intérieure ?

C'est retirer ce qui empêche notre cœur de recevoir.

La peur du manque. La nécessité de tout contrôler. L'angoisse de perdre. La certitude que le passé va nécessairement se répéter.

Dans une lecture symbolique, c'est ce cœur contracté, dominé par la peur et les jugements, qui demande à être ouvert.

Nous vivons aujourd'hui dans un monde qui sollicite constamment ces peurs.

Un événement politique, une élection, une alliance qui paraît vaciller, et aussitôt notre esprit construit des scénarios catastrophiques : nous allons être abandonnés, tout va s'effondrer, nous n'avons plus d'avenir.

Il faut bien sûr regarder les événements avec lucidité, agir avec responsabilité et ne pas confondre confiance et passivité.

Mais pourquoi donner à nos peurs le pouvoir de décider à l'avance de l'issue de l'histoire ?

La circoncision du cœur consiste aussi à retirer cette prétention de notre mental à connaître le futur.

Nous devons agir dans le monde sans devenir prisonniers de la représentation que nous nous faisons du monde.

Sarah : la vie au-delà de nos blessures

Revenons maintenant à Sarah.

Le Zohar nous enseigne, dans sa lecture des années de Sarah, que ces jours et ces années renvoient à une dimension spirituelle dont dépend la vitalité de l'être humain.

Les cent ans, les vingt ans et les sept ans ne sont plus seulement une durée biographique. Ils deviennent une ouverture vers le mystère de la Ḥayout, la force de vie.

C'est peut-être là le sens le plus profond de cette paracha.

Nous ne sommes pas seulement la somme de ce que nous avons traversé.

Nous ne sommes pas seulement nos pertes, nos échecs, nos maladies, nos séparations ou nos blessures.

Quelque chose en nous demeure capable de se relier à la vie, même lorsque les circonstances semblent nous en éloigner.

La Psychologie Existentielle, dans laquelle je m'inscris, nous apprend que l'être humain ne choisit pas toujours ce qui lui arrive. Il peut néanmoins, lorsque ses ressources le lui permettent, retrouver une liberté dans la manière de se situer face à ce qui lui arrive.

La Kabbale ajoute une autre dimension : cette liberté intérieure peut devenir une ouverture à la lumière, un passage des Aḥoraïm, le retrait, vers les Panim, la Face.

Il ne s'agit pas de prétendre que la souffrance est agréable, ni d'exiger de celui qui souffre qu'il se réjouisse.

Il s'agit de ne pas faire de la souffrance une demeure définitive.

Sarah nous enseigne cette possibilité.

Elle traverse les années, les pertes, les attentes, mais elle ne réduit pas sa vie à ses épreuves.

C'est ainsi que nous pouvons entendre :

« כולן שוין לטובה »

Toutes ses années furent égales en bien.

Non parce que tout fut facile, mais parce que sa vie demeura reliée à une source plus profonde que les événements.

 

Une nouvelle ouverture

Peut-être pouvons-nous, en ce Shabbat ‘Hayé Sarah, nous arrêter un instant devant une situation qui nous paraît sans issue.

Une difficulté dans notre corps, dans notre famille, dans notre existence, dans le monde.

Et nous demander :

Est-ce réellement impossible, ou est-ce simplement impossible à partir de la manière dont je regarde les choses aujourd'hui ?

Puis ouvrir doucement le cœur.

Renoncer un instant à vouloir connaître l'issue.

Faire ce qui nous appartient de faire, et laisser à la Providence ce qui ne dépend pas de nous.

אין עוד מלבדו — Ein Od Milvado.

Il n'est rien en dehors de Lui.

Peut-être est-ce ainsi que nous commençons à recevoir quelque chose du secret des années de Sarah : non pas seulement davantage de jours à vivre, mais davantage de Vie à l'intérieur de nos jours.

Shabbat Shalom.