Soukot
Sixième jour
Yossef, le secret de nous rassembler
Aujourd’hui est le sixième jour de Soukot.
Dans la Tradition des Ushpizin, des invités qui viennent déposer leur empreinte sacrée chaque jour dans notre Souka, nous invitons aujourd'hui Yossef HaTsadik.
À Youssef correspond Yessod, la Fondation, mais aussi ce lieu mystérieux de la transmission, du lien, de ce qui recueille pour transmettre plus loin.
Demain viendra David avec Malkhout.
Aujourd’hui, Yossef rassemble.
J’écoutais hier mon cher ami Rav David Toledano, cette belle âme qui vient justement d’arriver à Jérusalem — bienvenue à Jérusalem ! — développer une idée qui m’a profondément touché.
Il revenait au nom même de Yossef.
Lorsque Ra’hel donne naissance à son fils, elle prononce deux phrases extraordinaires :
אָסַף אֱלֹהִים אֶת־חֶרְפָּתִי
« Dieu a recueilli, retiré ma honte. »
Puis :
יֹסֵף ה׳ לִי בֵּן אַחֵר
« Que Hachem m’ajoute encore un autre fils. »
Asaf : recueillir, rassembler.
Et il y a quelque chose de plus étonnant encore.
Soukot elle-même porte ce mot dans son nom.
La Torah l’appelle aussi :
חַג הָאָסִיף — Ḥag HaAssif,
la fête du rassemblement, la fête de la récolte.
וְחַג הָאָסִף בְּצֵאת הַשָּׁנָה
« Et la fête de la récolte, à la fin de l’année. »
Assif, asaf : la même racine, אס״ף, recueillir, rassembler.
Ce n’est donc plus seulement Yossef qui nous parle de rassemblement : la fête elle-même porte le rassemblement dans son nom.
On rassemble les fruits de la terre. On rassemble les quatre espèces. On rassemble les différentes âmes d’Israël. On rassemble les Ushpizin sous le toit fragile de la souka. Et, dans la vision prophétique de Zacharie, ce mouvement finit par s’élargir jusqu’aux nations qui montent elles-mêmes à Jérusalem pour célébrer Soukot.
Tout Soukot semble nous dire : ce qui était dispersé doit maintenant être recueilli.
Yossef : ajouter.
Le nom de Yossef porte ainsi, dans le texte biblique lui-même, ce double mouvement : Recueillir et Ajouter.
Comment ne pas entendre cela aujourd’hui ?
Nous vivons une époque où les lignes se resserrent, où Israël se retrouve au centre d’affrontements et de tensions internationales. Certains lisent ces événements à travers les textes de Gog et Magog. Ce rapprochement appartient évidemment à l’interprétation spirituelle ; personne ne peut prétendre connaître avec certitude le calendrier de l’Histoire.
Cependant l’image est saisissante : les nations se rassemblent, et Israël doit apprendre, lui aussi, à se rassembler.
Peut-être est-ce cela, le véritable travail de Yossef car rassembler Israël ne signifie surtout pas fabriquer des Juifs identiques.
Soukot nous enseigne exactement le contraire.
Nous prenons dans nos mains quatre espèces différentes : l’étrog, le loulav, le hadass et l’arava. Le Midrash y voit quatre visages d’Israël. L’étrog possède goût et parfum : Torah et bonnes actions. Le loulav possède le goût mais pas le parfum. Le hadass possède le parfum mais pas le goût. Et l’arava n’a ni goût ni parfum.
Et pourtant, écoutez bien :
la Mitsva ne peut s'accomplir qu’en les réunissant.
Voilà peut-être l’un des enseignements les plus bouleversants de Soukot.
Celui qui étudie et pratique a besoin de celui qui pratique sans savoir.
Celui qui sait a besoin de celui qui cherche encore.
Et même celui qui semble loin de tout, qui ne veut plus entendre parler de Torah, qui parfois la combat ou la rejette, demeure une partie d’Am Israël.
On ne jette pas l’arava.
On la prend avec nous.
Le Rav Kook avait profondément porté cette intuition : la reconstruction d’Israël ne peut se faire par l’amputation d’une partie du peuple. Notre unité n’exige pas que nous soyons semblables. Elle exige que nous comprenions que nous appartenons à un même corps.
Et alors le geste du Loulav prend une force extraordinaire.
Nous réunissons ce qui était séparé et nous le mettons en mouvement.
Vers la droite.
Vers la gauche.
Devant.
Derrière.
En haut.
En bas.
Comme si nous affirmions : il n’existe aucun endroit d’où la Présence soit absente.
Et nous faisons cela depuis une souka.
Une construction fragile.
Quelques planches, quelques tissus, un toit de feuillage à travers lequel il faut encore pouvoir apercevoir le ciel.
Pendant sept jours, nous quittons l’illusion de nos murs solides pour habiter cette fragilité. Et, selon le Zohar, les sept Ushpizin viennent habiter avec nous : Avraham, Yitzhak, Yaakov, Moché, Aharon, Yossef et David.
La Souka devient alors presque un petit sanctuaire.
Mais le mouvement ne s’arrête pas à Israël.
C'est là que Soukot devient immense.
Au Temple, les soixante-dix taureaux offerts pendant la fête étaient compris par les Sages comme correspondant aux soixante-dix nations du monde. Soukot possède donc, depuis très longtemps, cette dimension universelle : Israël prie aussi pour le monde.
Et le prophète Zacharie va encore plus loin : il décrit un temps où les nations elles-mêmes monteront à Jérusalem pour célébrer Soukot.
Quelle image !
Les nations qui étaient venues contre Jérusalem deviennent des nations qui montent vers Jérusalem.
Rassemblement contre devient
Rassemblement autour.
La confrontation devient Reconnaissance.
C'est ce que Yossef vient nous murmurer aujourd’hui.
Avant de vouloir rassembler le monde, rassemblons-nous.
Religieux et laïques. Séfarades et Ashkénazes. Ceux qui croient avec certitude et ceux qui doutent.Ceux qui étudient toute la nuit et ceux qui ne savent plus ouvrir un siddour.
L’étrog et l’arava. Personne ne manque.
Car si une seule des quatre espèces reste sur la table, le bouquet n’est plus entier.
Yessod commence exactement là, dans cette capacité à refaire du lien là où nous avions fabriqué de la séparation.
Alors seulement quelque chose peut descendre vers Malkhout.
Alors seulement Yossef peut préparer la venue de David.
Alors seulement Jérusalem peut commencer à devenir ce que son nom porte depuis toujours : non pas simplement une ville appartenant à quelques-uns, mais un lieu vers lequel, un jour, les peuples pourront monter non pour combattre, mais pour reconnaître, célébrer et bénir.
Aujourd’hui, sixième jour de Soukot, Yossef nous demande peut-être une seule chose :
Rassemble.
N’exclus personne.
Prends les quatre espèces dans tes mains.
Et fais de toutes nos différences un seul mouvement vers le Ciel.