Rosh Hodesh Heshvan

Comme un enfant

Auprès de sa mère

Et si la Lumière nous apprenait enfin à vivre ?

Roch 'Hodech 'Hechvan 5787

 

« Dieu dit : Que la Lumière soit !

Et la Lumière fut. » (Bereshit 1,3)

Je lis ces mots depuis tant d'années.

Je les ai commentés, enseignés, retournés dans tous les sens. J'ai cherché leurs secrets dans le Zohar.

Et pourtant une question simple me rattrape : Qu'est-ce que cette Lumière a changé dans ma vie ?

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Elle apparaît alors que tout est encore tohu vavohu.

Le désordre. Le vide. L'obscurité.

Dieu n'attend pas que le monde soit prêt pour y faire entrer la Lumière. Il commence là où rien n'est encore accompli.

Je crois que j'ai longtemps oublié cette évidence.

J'ai passé une grande partie de ma vie à vouloir comprendre. Réparer. Corriger. Améliorer. Donner un sens à mes souffrances, à mes échecs, à mes rencontres. Et la vie spirituelle, au lieu d'alléger cette exigence, l'a parfois rendue plus lourde encore.

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Les lettres de בראשית laissent lire ברית אש, Brit Esh : Alliance de Feu.

Cette image me touche. Le feu ne fait pas qu'éclairer. Il transforme.

בראשית, Bereshit vaut 913.

התבוננות, Hitbonenout, Contemplation Attentive, vaut 919.

Six unités les séparent, comme les six jours de la Création. C'est une lecture à moi, rien de plus. Mais elle me dit quelque chose.

Méditer, ce n'est pas seulement réfléchir.

C'est laisser une pensée devenir vivante.

Du monde de Atsilout à celui de l'Assiah, de l'émanation à l'action, la Kabbale décrit un mouvement qui descend. La pensée spirituelle ne peut pas rester éternellement dans les hauteurs. Elle doit rejoindre la terre, nos gestes, nos relations, notre manière de rencontrer l'autre.

À quoi bon connaître les secrets du Zohar si je ne deviens pas un peu plus humain ?

À quoi bon parler de Lumière si je ne sais pas accueillir celui qui traverse les ténèbres?

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Au sixième jour vient l'Adam.

« Faisons l'homme à notre image, selon notre ressemblance. » (Bereshit 1,26)

Il n'est pas créé pour profiter d'un jardin. Il reçoit une responsabilité : Participer à une œuvre qui le dépasse.

Il est fait de terre. Et il porte en lui un souffle — Nefesh, Roua'h, Neshamah.

La Tradition parle aussi de l'Even Shetiyah, la Pierre de Fondation, au lieu du Temple. Le monde a un Fondement. Une direction. Une promesse.

Et cette promesse me ramène toujours à la même question.

Le Machia'h.

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J'ai écouté récemment des hommes qui croient savoir qui est le Messie. Je ne partage pas forcément leurs conclusions.

Mais leur Emouna m'a touché. Cette certitude intérieure qui semble orienter toute une existence.

Je dois l'avouer : il m'arrive de l'envier.

Pour moi, l'espérance d'Israël reste une question ouverte. Nous sommes revenus sur notre terre. Mais la délivrance est-elle là ?

Regardons nos divisions. Nos souffrances. Nos guerres.

Il manque encore quelque chose.

Et pourtant, faut-il connaître le nom du Machia'h pour vivre dans la Emouna ?

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C'est là que je rejoins Rabbi Nahman.

Il sait qu'on peut chercher Dieu jusque dans les lieux où Il semble caché. Il connaît les éloignements, les contradictions, les moments où l'on ne sait plus très bien où l'on en est.

Et je me demande si je n'ai pas parfois confondu la Foi avec le besoin de certitude.

Après tant d'années d'études, de recherches, de transmissions, une question m'habite de plus en plus.

Pourquoi ai-je tellement besoin de tout interpréter ?

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Quand je souffre, je cherche aussitôt ce qu'il faudrait réparer.

Quand une épreuve arrive, je m'interroge sur mon Tikkoun.

Ai-je commis une faute ?

Dois-je purifier quelque chose ?

Suis-je en train de payer une dette dont j'ignore l'origine ?

Je connais bien cette manière de penser. Elle a été la mienne.

Et je dois dire qu'elle finit par m'épuiser.

À force de vouloir donner un sens spirituel à tout, j'ai fini par faire de ma relation avec Dieu une comptabilité.

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Les amis de Job avaient toutes les explications.

Ils savaient pourquoi il souffrait. Ce qu'il devait comprendre. Ce qu'il devait reconnaître.

Job a refusé.

Et à la fin, c'est à eux que Dieu reproche de ne pas avoir parlé de Lui avec justesse (Job 42,7).

Alors peut-être puis-je souffrir sans que ma souffrance soit une réparation.

Être fragile sans être coupable.

Douter sans avoir perdu la Foi.

⁂

Mais une autre question vient, plus troublante.

Si je renonce à tout comprendre, à tout réparer, que va-t-il me rester ?

Vais-je perdre ce qui a nourri toute ma vie ?

Je ne le crois pas.

Je commence plutôt à me demander si une autre relation à Dieu est possible. Une relation libérée de cette obligation de mériter. De réussir spirituellement. D'être toujours en train de progresser.

Et un verset des Psaumes me revient. Je le connais depuis toujours. Je crois que je commence seulement à l'entendre.

אִם־לֹא שִׁוִּיתִי וְדוֹמַמְתִּי נַפְשִׁי כְּגָמֻל עֲלֵי אִמּוֹ כַּגָּמֻל עָלַי נַפְשִׁי

« Non, j'ai aplani et apaisé mon âme. Comme l'enfant sevré contre sa mère, comme l'enfant sevré, ainsi est mon âme en moi. » (Tehillim 131,2)

Shiviti : J'ai aplani. Le même mot que dans Shiviti Hachem lenegdi tamid. Rendre égal, rendre lisse, les vagues de l'âme qui retombent.

Domamti : J'ai fait taire. Un silence qui n'est pas un vide, mais un repos.

Et surtout Gamoul : L'enfant sevré.

Pas le nourrisson qui pleure pour le sein. Celui-là est contre sa mère pour ce qu'elle lui donne.

L'enfant sevré, lui, n'attend plus rien d'elle. Et pourtant il reste. Il est là pour elle, non pour ce qu'elle peut lui apporter.

Il n'a rien à prouver. Rien à réclamer. Il est là. Simplement.

C'est peut-être cela que j'ai perdu en chemin : Le droit de demeurer auprès de Dieu sans avoir sans cesse quelque chose à accomplir — ni à obtenir...

⁂

La Création dure six jours.

Puis vient le Septième.

Et ce jour-là, Dieu cesse de créer.

Le projet divin ne mène pas à une activité sans fin. Il contient le repos. Le silence. La possibilité de recevoir la vie sans chercher aussitôt à la transformer.

J'ai fait de mon existence un immense chantier de réparation. Toujours un nouveau Tikkoun. Une nouvelle compréhension. Un nouvel effort.

Mais le Shabbat revient chaque semaine.

Alors même que le monde est inachevé.

La délivrance n'est pas encore là. Le Machia'h n'est pas révélé à tous. Mes blessures ne sont pas toutes guéries.

Et pourtant, le Shabbat arrive.

Cela est bouleversant.

⁂

La Lumière de Bereshit ne m'appelle peut-être pas seulement à construire et à réparer.

Elle me dit peut-être aussi que j'ai le droit d'exister, même quand je n'ai plus la force de construire quoi que ce soit.

Après tout, elle est apparue dans un monde encore plongé dans le chaos.

Elle n'a pas attendu que tout soit en ordre.

Et si je pouvais, moi aussi, cesser d'attendre d'être réparé pour m'autoriser à vivre ?

⁂

Ce Roch 'Hodech 'Hechvan, j'ai soixante-douze ans.

Soixante-douze : חסד, 'Hessed. La Bonté. La Grâce, ce qui est donné sans être mérité.

Soixante-douze, c'est aussi, les 72 Noms que la Kabbale tire des versets de la traversée de la mer. Comme si l'on ne passait pas à travers les eaux par ses propres forces.

Et le Psaume 72 s'achève sur ces mots étranges :

כָּלּוּ תְפִלּוֹת דָּוִד בֶּן־יִשָׁי

« Les prières de David, fils d'Ichaï, sont achevées. » (Tehillim 72,20)

Je ne crois pas que mes prières soient achevées. Mais peut-être que quelque chose en elles change. Elles réclament moins. Elles demeurent davantage.

'Hechvan est le seul mois de l'année sans fête. Rien à célébrer, rien à préparer. La Tradition dit que sa fête lui est réservée pour plus tard, pour le jour où le Temple sera rebâti.

Un mois où il n'y a rien à accomplir.

Seulement des jours ordinaires, offerts.

C'est un beau mois pour commencer une année de 'Hessed.

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Alors voilà ce que je voudrais, à soixante-douze ans:

Non pas avoir enfin tout réparé.

Faire la Paix.

La Paix avec ce corps qui ne répond plus comme avant.

La Paix avec mon histoire, ses élans et ses fautes, avec l'homme que j'ai été et que je n'ai plus besoin de juger.

La Paix avec Dieu, que j'ai si longtemps servi comme on rembourse une dette.

La Paix avec ceux que j'aime, que je n'ai plus besoin de convaincre de m'aimer.

Shalom vient de Shalem : Entier, pas parfait. Entier.

La réconciliation, c'est peut-être cela : Cesser d'être en guerre avec ce qui est.

⁂

Je continuerai à étudier. À aimer la Torah. À chercher dans le Zohar les profondeurs de la Parole. À espérer la délivrance d'Israël.

Mais sans ce poids que je porte depuis si longtemps : devoir toujours devenir meilleur pour avoir le droit d'être aimé.

Je ne suis pas réparé.

Je commence à être réconcilié.

Comme un enfant sevré auprès de sa mère.

Qui n'a plus rien à réclamer.

Et qui reste.

 

 Yehouda ben Shalom Guenassia

 NahmanIA