Et si, au cœur même du chaos que nous traversons, quelque chose était en train de s’ouvrir ?

Nous voyons les systèmes auxquels nous étions habitués se fragiliser les uns après les autres. Politiques, économiques, religieux, idéologiques. Les certitudes vacillent, les repères se brouillent, et beaucoup ne savent plus très bien à quoi se raccrocher.

Mais dans le même temps, un autre mouvement apparaît. Partout dans le monde, des hommes et des femmes se tournent vers la méditation, interrogent la conscience, redécouvrent des traditions anciennes, cherchent une dimension spirituelle que notre civilisation avait un peu vite reléguée à l’arrière-plan.

L’effondrement des certitudes extérieures provoque aussi un réveil intérieur. La science elle-même commence à s’aventurer sur ces territoires.

À Harvard, Stanford et ailleurs, on étudie la méditation, les états de conscience, les rapports entre le cerveau et le corps. Des sujets qui, il n’y a pas si longtemps encore, auraient été regardés avec beaucoup plus de méfiance.

Teilhard de Chardin l’avait pensée à travers cette magnifique idée de ''Noosphère'' :

L'humanité n’est pas seulement une juxtaposition d’individus séparés, elle participe aussi à une sphère commune de pensée et de conscience.

Lorsque suffisamment de consciences bougent, quelque chose finit par bouger dans l’ensemble.

L’histoire d’Israël en témoigne à sa manière : un peuple minuscule à l’échelle de l’humanité a porté des idées et une conscience dont l’influence a largement dépassé son poids numérique.

À l’époque du Temple, le Cohen Gadol entrait seul dans le Saint des Saints, portant symboliquement Israël avec lui. Et à travers Israël, cette bénédiction avait vocation à se répandre vers les nations.

C’est précisément là que Yom Kippour prend, pour moi, une dimension particulière cette année.

Pendant vingt-cinq heures, des millions d’êtres humains accomplissent ensemble un mouvement presque inverse à celui du monde : ralentir, interrompre, revenir vers l’intérieur.

Les cinq restrictions ne rejettent pas le corps. Elles permettent, le temps d’un jour, d’en desserrer l’emprise, comme si l’on retirait une à une les couches qui nous retiennent dans la perception ordinaire du réel.

La tradition kabbalistique parle de cinq niveaux de l’âme : Nefesh, Roua’h, Neshama, ‘Haya et Ye’hida. Yom Kippour est lui-même rythmé par cinq prières : Arvit, Cha’harit, Moussaf, Min’ha et enfin Néïla.

Une véritable montée intérieure.

Nefesh, c’est l’âme au plus près du corps, de la vie et de l’action. Roua’h, le souffle, le monde des émotions et du mouvement intérieur. Neshama ouvre à une conscience plus haute, traditionnellement reliée à Bina.

Puis viennent ‘Haya et Ye’hida, dimensions que nous ne vivons presque jamais consciemment.

Ye’hida signifie littéralement l’Unique.

Le point de l’âme qui n’a jamais été séparé de sa Source. C’est vers lui que nous conduit Néïla, la clôture de Yom Kippour.

Nous ne sommes alors plus seulement dans la Téchouva de Bina. Symboliquement, nous touchons Keter, la Couronne — ce qui précède la pensée, l’au-delà de l’au-delà.

Le moment le plus vertigineux de la journée, où Dieu cesse d’être une présence face à nous et où la séparation elle-même s’efface.

Le haut et le bas. L’âme et le corps. L’infini et l’incarnation.

Puis retentit le Shofar. Et nous redescendons. C’est là que tout se joue. Il ne s’agit pas de rester dans Keter, mais de ramener quelque chose de Ye’hida jusque dans Nefesh, de l’Unité jusque dans le corps, de l’infini jusque dans Mal’hout.

Manger à nouveau. Boire. Parler. Agir. Revenir dans ce monde. Mais ne plus y revenir tout à fait de la même manière.

Il y a d’ailleurs quelque chose d’extraordinaire dans le nom même de cette journée. La Torah ne dit pas seulement Yom Kippour, mais Yom HaKippourim, au pluriel. Le Zohar l’explique ainsi : ce jour-là, deux Lumières brillent ensemble — Bina éclaire Mal’hout. Le monde d’en haut rejoint le monde d’en bas.

La tradition entend aussi dans Kippourim : ''Ke-Pourim'', ''Comme Pourim''.

À Kippour, nous montons en nous détachant un instant du corps. À Pourim, le mouvement est inverse : la Lumière descend jusque dans le corps, la matière, le repas, le vin, la joie au niveau le plus bas de la matière 

Et si les deux mouvements n’en formaient finalement qu’un seul ? Monter assez haut pour pouvoir faire descendre la lumière assez bas.

Nous ne transformerons pas le monde depuis notre canapé. La conscience devient parole, relation, décision, acte. Elle se transmet. Elle rayonne. Et parfois quelques-uns suffisent à ouvrir un passage pour beaucoup d’autres.

Nous sommes dans l’un de ces moments où un vieux monde résiste pendant qu’un autre cherche sa forme.

Et la Lumière n’est pas seulement ce qui viendra après l’obscurité car tout fait partie de la lumière.

 

Alors, pendant ces quelques heures de Yom HaKippourim, faisons silence

Laissons tomber un peu de ce que nous croyons savoir

Montons

Touchons cet endroit en nous qui n’a jamais été séparé

Et lorsque viendra le moment de redescendre, ramenons-en quelque chose

Un peu plus de Conscience

Un peu plus de Présence

Un peu plus de Lumière