Arrosez les Arbres !!!

Note liminaire

Toute ressemblance entre les personnages de ces contes et des   personnes réelles  serait évidemment pas du tout  fortuite...

Arroser les arbres

Dans le troisième conte des Treize Contes de Rabbi Nahman de Breslev, appelé Le Conte de l’Infirme, se cache une des intuitions psychologiques et spirituelles les plus profondes qui soit.

Tout commence par un testament très simple.

Un Sage, avant de mourir, appelle ses enfants et leur laisse une instruction essentielle :

« Arrosez les arbres. »

À première vue, c’est un conseil agricole.
Mais dans le langage de l’âme, cela signifie autre chose.

Arroser les arbres veut dire : Faire grandir la vie chez les autres.
Voir le bien en eux.
Réveiller en chacun la conscience de sa valeur et de sa connexion au Divin.

On peut faire beaucoup de choses dans la vie — travailler, commercer, bâtir, étudier — mais tout cela reste secondaire si l’on oublie cette mission première : Aider les âmes à pousser.

Car c’est de cette simple action que dépend, disent les maîtres, la Délivrance finale du monde.

L’homme qui ne peut pas marcher

Dans l’histoire, le fils du sage est infirme.
Il peut se tenir debout, mais il ne peut pas marcher.

Dans le langage symbolique de la Kabbale, les pieds représentent la réalisation concrète.

Beaucoup de personnes possèdent de la lumière : des idées, des talents, des projets, de la générosité.

Mais elles n’ont pas les pieds spirituels pour les réaliser.

C’est l’histoire de l’homme qui rêve beaucoup mais qui n’arrive pas à agir réellement.

L’erreur du fils est précisément là.
Au lieu d’accomplir le testament de son père — arroser les arbres — il se lance immédiatement dans le commerce, dans l’action dans le monde.

Il possède la lumière.

Mais il n’a pas les récipients pour la contenir.

Et lorsqu’on possède de la lumière sans récipients, elle se transforme en perte.

Les voleurs arrivent.
Ils le dépouillent.
Et il finit par ramper.

Les démons de l’imaginaire

Rabbi Nahman explique que cette paralysie vient d’une force très particulière : l’imagination aliénante.

Dans le conte, elle est représentée par les démons (shedim).

Ces démons ne sont pas forcément des créatures fantastiques.
Ils sont surtout les illusions qui détournent l’homme de la réalité.

Ils naissent d’un manque de pieds.

Quand une personne ne sait pas agir concrètement dans le bien, son énergie se détourne vers des fantasmes : richesse imaginaire, prestige, pouvoir, réussite spectaculaire.

L’énergie des jambes — celle qui devrait servir à marcher dans le réel — est capturée par ces illusions.

Alors l’homme reste prisonnier d’une vie imaginaire, ignorant le trésor qu’il porte déjà en lui.

Le grand paradoxe de la guérison

La guérison ne vient pas par un effort direct sur soi-même.

Elle vient par un détour.

Rabbi Nahman de Breslvv révèle un paradoxe extraordinaire :

On obtient ses propres pieds en aidant les autres à trouver les leurs.

Un prisonnier ne peut pas se libérer seul de sa prison.

Mais s’il commence à aider d’autres prisonniers à sortir de l’obscurité, quelque chose se passe.

Peu à peu, la porte s’ouvre aussi pour lui.

Le Tsadik, le plus grand prêteur au monde

Dans cette vision, le Tsadik joue un rôle central.

Le Tsadik est appelé le Grand Prêteur.

Pourquoi ?

Parce qu’il se porte garant de l’existence du monde.

Selon l’enseignement de Rabbi Nahman, l’humanité accumule une dette spirituelle immense : impatience, ignorance, désespoir, confusion.

Et pourtant le monde continue d’exister.

Pourquoi ?

Parce que le Tsadik obtient du ciel des délais, des crédits, des prêts de miséricorde.

Chaque souffle que nous prenons est déjà un crédit accordé.

Si nous sommes encore là, c’est que Quelqu’un s’est porté garant pour nous.

La parabole du roi

Rabbi Nahman explique cela par une parabole.

Un roi prête de l’argent à tout son pays.

Quand vient le moment du remboursement, beaucoup sont incapables de payer.

Un homme honnête vient voir le roi et lui dit :

« Je veux rembourser ma dette, mais je n’en ai pas les moyens. »

Alors le roi lui confie une mission :

« Voici une liste de personnes qui me doivent de l’argent.
Va les voir.
Aide-les à me rembourser.

Tout ce que tu rapporteras sera plus précieux que ta propre dette. »

Le secret est là.

On ne rembourse pas sa dette en donnant directement au roi.

On la rembourse en aidant les autres débiteurs.

Arroser les arbres

C’est exactement ce que signifie arroser les arbres.

Aider quelqu’un à se retrouver.

L’aider à découvrir son bien intérieur.

L’aider à sortir de ses illusions.

L’aider à marcher.

Et dans ce mouvement, quelque chose d’étonnant se produit.

On crée des liens entre les âmes.

Comme dans une immense cordonnerie spirituelle, chaque geste devient un point de couture reliant les êtres.

Le flux divin peut alors circuler d’un cœur à l’autre.

Retrouver ses propres jambes

Dans le conte, l’infirme finit par retrouver la force de ses jambes.

Mais cela arrive précisément au moment où il commence à s’occuper des autres.

Ce n’est pas une récompense extérieure.

C’est une transformation intérieure.

En devenant un canal de bonté, l’homme crée en lui-même les récipients capables de contenir la lumière.

Il cesse d’être prisonnier de l’imaginaire.

Et il retrouve la liberté de marcher.

Le Secret de la Délivrance

Ainsi, selon Rabbi Nahman de Breslev, la délivrance personnelle et la délivrance du monde reposent sur un geste extrêmement simple.

Voir le bien chez l’autre.

L’encourager.

L’aider à se relever.

Arroser les arbres.

Car lorsque les arbres commencent à pousser partout — dans les cœurs, dans les amitiés, dans les rencontres — le jardin du monde tout entier se transforme.

Et alors, peu à peu, même ceux qui ne pouvaient pas marcher se mettront à avancer...